ce que je ne dirai pas a ma copine restee en france.


En réponse au billet d’humeur « Ce que je ne dirai jamais à ma copine expat »

 

 

« Je ne te dirai pas que, si ma vie est riche et colorée en comparaison de la tienne, elle est aussi, inévitablement et irrémédiablement solitaire et déchirée. »

 

Comme chaque année, à l’approche de Noël, je contemple la frénésie de mes amies restées « au pays » : le menu, la décoration de la table, qui vient, et qui fait quoi. Le foie gras, les fruits de mer, la dinde, les bûches, les oncles et les tantes, les frères et les sœurs et les parents. Bref, un Noel normal, en famille.

Tellement normal qu’elles soupirent à l’idée d’y aller et m’expliquent leur dilemme : comme éviter le cheesecake à l’All Bran de leur belle soeur sans se fâcher avec elle ?

Ce Noël là m’est devenu extraordinaire, mais je ne vais pas te le dire. Cela fait presque quinze ans que je n’en ai pas connu de tel et j’échangerai bien mes plages de rêve et la chaleur moite de l’été australien pour une semaine en famille, à naviguer entre banquets et cafés pris dans un troquet avec des vieux potes.

Je ne te le dirai pas parce que tu ne me croirais pas : les repas en famille sont pour toi des corvées, entre le menu, les courses, tous les cadeaux, les disputes à table sur les gilets jaunes et oncle Alain qui a encore trop picolé. D’ailleurs, tu détestes Noël, c’est trop de mauvais souvenirs, trop d’obligations.

Je ne te le dirai pas parce que je n’ai pas envie d’entendre la réponse inévitable « Tu n’as qu’à revenir« . Parce que je n’ai pas envie d’expliquer encore que mon pays c’est ici, mais c’est encore là bas, aussi. Et que si 16 000 km nous séparent, si ma vie a l’air d’un rêve en couleur, c’est juste une autre vie, différente, et que, par pudeur mais aussi par fierté et par respect pour ceux qui aimeraient mais n’émigreront pas, je n’ai pas envie de parler de mes problèmes. Seulement, mes problèmes, tu ne les vois pas, parce que tu es omnubilée par la chaleur, le soleil toute l’année, les gens tellement cool, la sécurité qui contrastent avec ta grisaille, surtout en décembre.

Je ne te dirai pas que si ma vie sociale est pleine, c’est de gens que je connais à peine, avec qui je n’ai pas de private joke à échanger, avec qui communiquer n’est pas toujours facile à cause de la barrière de la langue ou de la culture.

Je ne te dirai pas que si je ne rentre pas à Noel, c’est parce que c’est trop loin, et trop cher. Et que même rentrer tous les ans est un effort financier démesuré.

Je ne te dirai pas que j’envie ton quotidien, parce que je l’ai connu et je ne l’ai pas gardé.

Surtout, je ne te dirai pas que, si ma vie est riche et colorée en comparaison de la tienne, elle est aussi, inévitablement et irrémédiablement solitaire et déchirée. Je ne connaîtrai plus jamais la satisfaction d’appartenir à un seul lieu, de croiser chaque jour mes amis d’enfance ou d’aller à pied chez mes parents. 

Je ne t’en parlerai pas, je crois, aussi, parce tu n’es pas prête à me croire. Envier les couleurs de ma vie au bout du monde est sans doute plus facile pour toi que comprendre que ces couleurs ont un prix à payer, et qu’il est lourd. Ne m’enferme pas dans la petite boîte exiguë que ton envie m’a créée. 

Je ne te dirai pas de profiter de ce que tu as et de ce que je n’ai plus. La sérénité d’être chez moi.

 

 

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